Reportage avec Matthieu Bardiaux, directeur de l’Institut français à Istanbul

16 juin. 2017

La revue mensuelle Istanbul Art News, consacrée à l’art et à la culture, a proposé à ses lecteurs dans son édition du mois de juin, un reportage réalisé avec Matthieu Bardiaux, directeur de l’Institut français à Istanbul.  Vous pouvez découvrir ci-dessous la traduction en français de ce reportage paru en turc.

Titre : « La richesse du réseau culturel français en Turquie est un privilège extraordinaire »

Sous-titre : « Matthieu Bardiaux, directeur de l’Institut français à Istanbul, dit être impressionné par l’ouverture d’esprit dont font la preuve les amateurs d’art stambouliotes et que la jeunesse turque est promise à un grand avenir dans le domaine culturel et artistique. »

Chapeau :

Après avoir étudié l’économie et les relations internationales, Matthieu Bardiaux a continué ses études à Amsterdam et à Londres. À l’issue de ses études, il s’est rendu à Belgrade qu’il a dû quitter suite à l’intervention (bombardement) de l’OTAN. Il a continué sa vie en Hongrie où il s’est initié au milieu culturel. Ensuite il a travaillé en Serbie, au Japon et en France. Il a organisé des festivals en Normandie avant d’être nommé directeur de l’Institut français à Istanbul. Lors d’une rencontre avec M. Bardiaux, nous avons évoqué de nombreux sujets, entre autres, la structure de l’Institut français, la rue İstiklal ou encore la place Taksim.

 

L’Institut français est une grande institution avec de nombreuses agences dans différents pays et villes du monde. Selon les chiffres de votre site internet, l’Institut français est présent dans 161 pays à travers 96 Instituts et plus de 300 Alliances Françaises.

Oui, quand on regarde de près l’histoire de l’Institut, on voit qu’il s’agit d’une organisation conçue à l’origine dans un but éducatif. Aujourd’hui, dépendant du Ministère des affaires étrangères, l’Institut français est un instrument principalement dédié à la diffusion de la culture et la pensée française.

Pouvez-vous nous parler de la structure de l’Institut français de Turquie?

La richesse de notre réseau culturel français en Turquie représente un atout formidable. C’est l’un des plus denses en Europe. L’Institut français de Turquie peut en effet s’appuyer sur trois antennes à Ankara, Istanbul et Izmir ainsi que sur deux Alliances françaises (école de langue de droit local), à Adana et Bursa.

Je crois que nous pouvons parler de différents types de coopérations portés par l’Institut français de Turquie.

L’Institut français de Turquie supervise également l’ensemble des professeurs français détachés par notre Ministère de l’éducation nationale auprès du lycée et de l’Université Galatasaray, soit une soixantaine de professeurs. C’est évidemment l’un des piliers de notre coopération. Concernant l’éducation, nous pouvons également mentionner Campusfrance qui accompagne les citoyens turcs ou les étrangers vivant en Turquie désirant poursuivre leurs études universitaires en France. L’Institut français d’études anatoliennes (IFEA) complète ce tableau. Il a pour vocation d’impulser des recherches en sciences humaines et sociales, et en sciences de l’Antiquité. Ces recherches couvrent la Turquie et l’Empire ottoman. C’est un outil formidable pour le rayonnement de la pensée française.

Quelles sont les missions principales de l’Institut français de Turquie ?

L’une de nos missions principales est d’assurer l’enseignement et la promotion de la langue française Par exemple, en 2016, nous avons recensé plus de 8000 inscriptions aux cours de français. Dans un esprit de passerelle entre les cultures française et turque, nous organisons des expositions, concerts, spectacles et conférences. Cela constitue la majeure partie de nos projets.

La coopération universitaire et scientifique et la promotion de projets liés à la jeunesse constituent également un aspect prioritaire de notre action, notamment via l’approfondissement des liens entre les universités turques et françaises.

Récemment il y a eu les élections présidentielles en France. Même si l’extrême droite ne les a pas remportées, Marine Le Pen a doublé les voix que son père avait obtenues en 2002. Selon vous, la montée d’extrême droite pourrait avoir une influence sur les politiques culturelles en France ?

Le mode de scrutin français est assez particulier. Le FN s’il réalise un score inquiétant aux élections présidentielles ne dispose en revanche que d’une très faible représentation au niveau local. Or, aujourd’hui en France, les collectivités locales (Mairies, départements, régions) sont les principaux acteurs et financeurs de la culture. Le FN n’a donc aucun moyen d’influencer les politiques culturelles en France. Paris, ville multiculturelle par essence, a voté à 90 % pour Macron. Idem pour les français résidants à l’étranger.

Les relations entre nos deux pays datent du 16ème siècle.  Mais parlons plutôt des évènements plus récents tels que le Printemps français. C’était l’un des évènements majeurs dans le domaine culturel et artistique entre la Turquie et la France.

Effectivement, les échanges diplomatiques et culturels entre nos deux pays remontent au 16e siècle. Ceci étant, les circonstances historiques et sociales du moment ont considérablement influencé la qualité de notre relation. La première décennie du XXIe siècle, par exemple, a été particulièrement difficile pour nos relations bilatérales. Elles sont bien meilleures aujourd’hui. L’intérêt pour les cultures étrangères est très marqué à Istanbul. Pour s’en convaincre, il suffit de voir la qualité, la diversité et le succès des nombreux festivals qui rythment la saison culturelle. Je suis d’autant plutôt optimiste quant à l’avenir des échanges culturels franco-turcs qu’il existe une société civile en pleine expansion (certes, soumise à rude épreuve ces jours-ci), mais aussi une jeunesse étudiante de plus en plus ouverte sur le monde. Dans ce contexte, il m’importe de promouvoir la grande diversité culturelle qui caractérise la France, et qui est souvent assez méconnue en Turquie.

Dans les années récentes, d’importants changements ont lieu sur la rue Istiklal et sur la place Taksim. Qu’est-ce que vous sentez à propos de votre emplacement à Istanbul ?

D’un côté, l’emplacement de l’Institut sur Istiklal nous assure une grande visibilité. De l’autre, la dégradation du contexte sécuritaire fait que certaines personnes ont peur de se rendre à Taksim. À titre personnel, je regrette la transformation que vous évoquez car effectivement le pluralisme des touristes et des cultures qui caractérisaient Istiklal est sans doute moindre qu’auparavant. La succession des attentats n’y est sans doute pas étranger. Or, le pluralisme culturel contribue à une meilleure connaissance de l’autre. Le dialogue permet à nos cultures de se construire les unes par rapport aux autres. Face aux menaces de repli identitaire, nous avons besoin d’un monde qui sache préserver ses différences culturelles, mais aussi d’un monde soucieux de promouvoir les conditions d’un dialogue équilibré entre les cultures

Comment vous déterminez les politiques culturelles qui guident vos choix dans la sélection des projets que vous soutenez ? Les stratégies déterminées au niveau national en France ont-ils un effet sur ces choix ?

L’Ambassade de France à Ankara dresse une feuille de route qui couvre plusieurs domaines. La coopération culturelle fait partie de ces domaines de stratégie générale déterminés par l’Ambassadeur de France en étroite coordination avec le Ministère des affaires étrangères. Cette stratégie est suivie pendant la durée de la mission de l’Ambassadeur. Évidemment, elle peut être remaniée en fonction de l’actualité et des conditions du pays concerné. Les décisions ne sont pas centralisées car les représentants qui sont en mission à l’étranger sont censés être les plus à même d’analyser les dynamiques du pays où ils se trouvent. À cet égard, actuellement, nous nous concentrons davantage nos efforts sur les sujets en lien avec la liberté d’expression et traitons au plus près les sujets touchant à la société civile.

Quel est donc le processus ?

Chaque année, nous tenons une ou deux réunions au cours desquelles nous faisons des évaluations sur le court et moyen terme.

Comment les stratégies culturelles élaborées au niveau central influencent le planning des activités culturelles de l’Institut français ?

Nous avons certaines activités qui sont proposées régulièrement. Par exemple, chaque weekend, nous projetons 5 films en partenariat avec Baska Sinema. Nous organisons également des expositions chaque mois dans la galerie de l’Institut français. Nous proposons des rencontres autour de sujets qui concernent aussi bien la France que la Turquie. Le rôle de la femme dans la société ou encore la laïcité sont des sujets qui me viennent à l’esprit. Parfois, afin d’aborder ces sujets d’une manière plus approfondie et d’attirer l’attention du public d’une autre manière, nous essayons de créer des programmes transversaux qui proposent, en interaction, une exposition, des projections et des rencontres autour d’une même thématique.

Quand nous soutenons les jeunes artistes, nous veillons à renforcer leur visibilité internationale. Nous essayons également d’être présents dans les manifestations culturelles les plus importantes de Turquie. Pour cela, je fais confiance à l’expertise des professionnels du secteur culturel qui évidemment connaissent mieux les goûts du public turc que moi.

Donc l’Institut français fait attention à ces sujets lorsqu’il décide d’apporter son soutien financier à certains projets ?

Oui je voudrais souligner ça aussi. Dans certains cas, nous sommes navrés de n’être perçus que comme une banque. Notre objectif principal est de travailler, à travers diverses formes de coopérations, dans tous les domaines artistiques. En fait, je peux vous dire que nous tenons à créer une sorte de plateforme avec chaque projet qu’on soutient. Par exemple, dans la lignée de cette approche, on essaye de nouer des liens entre les universités et les artistes qui viennent à l’occasion des festivals.

Donc, pour le dire très brièvement, dans les projets que vous réalisez ou auxquels vous êtes associés, vous adoptez une approche qui met en avant la coopération et la diversité.

C’est vrai aussi concernant les endroits où nous organisons des événements. Qu’ils s’agissent des manifestations in situ ou hors les murs, nous tenons toujours à procéder de la même manière. Des fois, nous organisons des évènements populaires hors les murs de l’Institut et cela nous permet d’avoir accès à un public diversifié.

En parlant de la programmation hors les murs, je sais que vous avez aussi accès à d’autres endroits en dehors de l’Institut ?

On ne supporte pas directement et individuellement les artistes, même quand il s’agit d’artistes français. D’ailleurs, malheureusement, nous n’avons pas de programme de résidence à proprement parler pour les artistes à Istanbul. Néanmoins, à Istanbul les écoles comme Notre Dame de Sion, Saint-Benoît, Saint-Joseph, Saint-Michel et Sainte Pulchérie ont une capacité d’accueil. Parfois, les artistes (auteurs, plasticiens) peuvent y loger à condition qu’ils remplissent certaines conditions tout en réalisant leur production artistique. On se sert également du Palais de la France à certaines occasions.

Pouvez nous parler de vos prochaines activités ?

Nous organisons un spectacle intitulé Hydre, les 2 et 3 juin, en partenariat avec Sainte Pulchérie. Nous faisons également partie de nombreuses manifestations musicales dans le cadre d’IKSV musique. Par exemple, dans le cadre du Festival de Musique d’Istanbul, nous co-accueillons le 13 juin à l’Opera Sureyya un concert de musique de chambre avec Papavrami, Philippes et Guy. Il y aura également la performance de l’Ensemble Circa et du quatuor Debussy Quartet le 20 juin à Zorlu PSM. Nous organisons trois concerts en plein air en partenariat avec Babylon Bomonti entre le 14 et le 16 juin. Kolektif İstanbul, Titi Robin avec son projet de Terre De Cuivre et La Caravane Passe seront sur scène. Nous invitons également les amateurs d’art à visiter notre exposition « Yeraltı : İstanbul Underground » qui a lieu à l’Institut français.

 

reportage MB